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Note d’intention – Cassandre

Genèse du projet

 

La Piccola Familia et le Théâtre de la Poudrerie (Sevran), forts d’une première collaboration en 2015 autour du spectacle L’Affaire Richard (texte de Julie Lerat-Gersant, mise en scène de Charline Porrone), ont eu le désir commun de continuer cet échange en lançant un nouveau projet de théâtre en appartement pour la saison 2017-2018.
La proposition du Théâtre de la Poudrerie de récolter des témoignages de femmes et d’en écrire une pièce est très vite entrée en résonance avec d’autres travaux de recherche artistique menés par Charline Porrone, notamment autour des Troyennes de Sénèque.

Comment des problématiques de figures antiques nous parviennent aujourd’hui ? Les diverses représentations (théâtrales, picturale, poétiques…) de certains mythes ne sont- elles pas de formidables vecteurs pour tenter de comprendre notre monde actuel et de poser la question de la place de la femme dans notre société ?

« Ensemble, nous nous sommes interrogées tant sur le personnage de Cassandre que sur les questions fondamentales que ce mythe pose autour du statut de la parole.
En effet, la parole de Cassandre est celle d’une femme qui sait mais que personne ne croit, celle d’une femme qui s’obstine à dire et celle d’une femme que tout le monde pense folle.
La parole de Cassandre est vaine.
Nous avons interrogé ce mythe, cette histoire et ce qu’elle nous raconte encore aujourd’hui. Nous avons cherché à échanger, à penser ensemble, à partager et analyser les résonances de cette histoire avec les nôtres. »

 

Cassandre (la folle d’Apollon)

 

D’abord il y a le mythe de Cassandre, son histoire : Cassandre est une jeune princesse troyenne. Un jour, le Dieu Apollon en tombe fou amoureux et pour la séduire, lui propose un marché : « Si tu t’offres à moi, je te donnerai le don de prédiction. » Cassandre accepte. Apollon lui donne ce don. Puis au moment de s’offrir à lui, elle lui crache dessus. Apollon furieux, lui lance alors une malédiction : « Tu vas prédire l’avenir, tu verras tout arriver, MAIS personne ne te croira jamais ».

Et puis il y a ce que l’on pense aujourd’hui de ce mythe, de cette histoire. Qu’est-ce qu’une femme qui sait ? Quel est le visage d’une femme qui n’est pas crue ? Que peut bien savoir une femme et que les autres ignorent ?

Nous avons rencontré une trentaine d’hommes et de femmes, raconté cette histoire, nous avons regardé des portraits de femmes ensemble, nous nous sommes posé des questions et parfois y avons répondu…

Et aujourd’hui, Cassandre est le fruit de ces rencontres… Un texte écrit à partir de témoignages d’aujourd’hui et de textes antiques.

Un spectacle porté par deux actrices destiné à être joué dans l’intimité d’un appartement, d’une maison.

 

Le théâtre en appartement, histoire d’Humanité, d’humanités.

 

Deux acteurs, des spectateurs, trois accessoires et un peu de lumière… Et le théâtre est là. Présent et puissant, expérimentant à nouveau « l’être ensemble ». Le voyage dure une heure, dans l’intimité d’un appartement, et après avoir vécu la même histoire, l’échange se poursuit de manière plus informelle. Ici, pas de barrière statutaire, les acteurs ne retournent pas dans leurs loges mais échangent avec les spectateurs, qui eux-mêmes ne sont pas encore rentrés chez eux. Des échanges d’abord autour de l’expérience vécue ensemble dans un premier temps (le spectacle), mais qui bien souvent dépassent le sujet et vont vers des questions plus larges : La famille, le travail, l’actualité d’une ville d’un pays, du monde…

Ensemble, un groupe de personnes échange donc, se questionne, débat, interroge le monde dans lequel il vit. Ensemble.
Et qu’est-ce que le théâtre sinon l’art du vivre ensemble ?
C’est au nom de ce vivre ensemble théâtral dans cette forme particulière, cette proximité, que le désir de poursuivre l’expérience s’est accru.

 

La parole / La parole des femmes

 

Forts de ces expériences, de ces échanges précieux, nous avons cette fois souhaité intégrer la parole des personnes rencontrées, et plus particulièrement celle des femmes, au cœur même du processus de création.
En effet, en dehors des aspects juridiques ou des différentes statistiques, la parole de la femme a toujours eu une considération particulière, et parfois, moindre. Et cette question, celle de la parole, donnée ou entendue ne se mesure, ne se quantifie pas. Elle est, pour nous même, un pur ressenti. Alors qu’en est-il de ce ressenti ? Est-il le même pour tous, pour toutes ?

Comment la parole circule-t-elle aujourd’hui ? Les femmes sont -elles entendues ? En ont-elles, du moins, la sensation ?

L’Antiquité, berceau de nos civilisations est chargée de symboles, mythes et légendes à travers lesquels, la femme est souvent dotée de savoir, de pouvoir. Pourtant et malgré eux, ces « dons » sont les premières raisons d’une victimisation.

 

Une œuvre picturale comme vecteur de pensée

 

De nombreux auteurs ont écrit autour ou à partir du mythe de Cassandre, les antiques (Sénèque, Euripide, Eschyle) et contemporains (Wolf, Prozas)…
Mais afin de s’interroger sur cette parole, de s’exprimer sur ses résonances avec celle d’aujourd’hui, de récolter celle des habitant.e.s autour de ce mythe, il nous a paru pertinent et passionnant de se rencontrer autour d’une matière, un objet artistique. Une peinture donc.

Grâce à de précieuses rencontres et notamment, Françoise Feger, responsable du pôle Action territoriale et démocratisation culturelle au musée du Louvre, nous avons pu explorer le musée à la recherche de Cassandre. Les représentations picturales de ce personnage étant très minces, nous avons décidé de choisir des peintures, qui de manière purement subjective et arbitraires, nous rappellent Cassandre.

C’est à partir de ces tableaux choisis subjectivement, instinctivement, que nous sommes allées en quête de partage. Partage de ressentis, d’expériences, d’analyses personnelles et collectives.
Pour ce faire, et pour garder la préciosité des échanges intimes, nous avons amené cinq reproductions de ces œuvres chez l’habitant.

Avec ces reproductions, et au plus près d’elle, faire circuler la parole, l’échange.
Quelles sont les premières impressions face à ces reproductions ? Ressentons-nous le poids de l’histoire qu’elles portent ?
Ces œuvres témoignent elles d’un passé ? Celui de la femme ? Et en quoi ce passé a des résonances ou pas avec notre présent ?

Ainsi, et à partir de ces rencontres vraies, nous continuons le questionnement à travers la création d’un objet artistique, une forme théâtrale mêlant textes issus de l’Antiquité, et paroles de femmes d’aujourd’hui. Cassandre est le fruit de ces rencontres. Un objet que nous souhaitons chargé de réflexions humaines et sensibles. Une forme théâtrale créée à partir du constat d’un monde passé et présent et qui continue de l’interroger.

 

Charline Porrone