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Note d’intention – Arlequin poli par l’amour

En 2006, Arlequin poli par l’amour est bien plus, pour moi, qu’une pièce courte de Marivaux. C’est une entrée. C’est une idée, un projet, un espoir qui se pose. L’idée d’une colère, le projet d’une lutte, l’espoir d’une ambition autre.

Derrière ce personnage que le théâtre a hissé en symbole, c’est le droit à l’existence qui s’exprime. Crier qu’on est vivant, qu’on est là et qu’on entend être libre. Laisser parler cette insolence parce qu’on se souvient que c’est Dante, dans son “enfer” qui brosse les premiers traits de ce personnage, et qu’on devine en lui les démons qu’il a pour ancêtres.

Il est jeune, et fou, et bête encore et déraisonné. Ce que nous étions alors : penser se réunir pour faire du théâtre sans autre volonté que celle-ci, qui est la seule qui vaille, et se foutre des cadres, et de la profession, et de notre avenir – et l’argent ? et son loyer ? et son couple ? et son plan de vie ? et sa carrière ? – juste faire du théâtre et s’étonner de trouver en ces personnages le souffle qu’il nous fallait, les mots que nous voulions, les questions qui nous agitaient – l’auteur était jeune alors, comme eux, comme nous, tant de jeunesse devait créer quelque chose.

 

En même temps que grandissait ce spectacle, que nous rencontrions les publics, c’est le projet d’un théâtre de vie (ou d’une vie de théâtre) qui s’affinait. Un théâtre populaire, intelligent et festif, pour et avec les gens. Tous les gens. La pensée d’une compagnie.

L’aventure de ce spectacle a duré 4 ans. Il a parcouru les routes françaises et étrangères avec joie et enthousiasme mais plus le temps passait, plus il fallait être honnête : nous étions, en grandissant, de moins en moins proches de la réalité de ces personnages.

 

En 2011, je décide de remettre l’ouvrage sur le métier. De transmettre ce spectacle à une nouvelle génération d’acteurs et d’actrices.

 

Marivaux convoque la jeunesse, sa fougue, son insolence, sa bêtise splendide, sa maladresse, son enchantement. L’endroit des ambitions sans bornes et de la foi en un autre monde. Oui, cet endroit que chacun a connu, connait ou connaitra, le moment de nos vies où l’on veut/peut/croit/espère changer le monde. Arlequin et Silvia sont à cet endroit. L’endroit de tous les possibles. Le croisement de tous les chemins, cette période où il s’agit de choisir parmi toutes les vies qui s’offrent à nous… Choisir ou se laisser choisir : la volonté ici est toute relative – et on le comprend plus tard. (C’est la vieille histoire du débat nature/culture…). Cette période – celle de l’éveil de la conscience – de soi, des autres, du monde – ne se joue pas. On est dedans ou on ne l’est plus (avec soulagement ou nostalgie, parfois – méandre –  les deux ensemble).

Les 6 acteurs sont à cet endroit-là. Ce sont 3 jeunes hommes et 3 jeunes femmes sur le chemin de leurs identités d’hommes et de femmes, tout comme le sont Arlequin et Silvia : entrant dans l’âge adulte, ils butent ensemble contre un monde dont il ne tarderont pas à mesurer la violence et dont la fée, figure de pouvoir absolu, leur fera comprendre les règles.

Pour autant, jouer Marivaux c’est aussi se mesurer à une langue redoutable et d’autant plus acérée dans cette pièce : Arlequin poli par l’amour est née de la rencontre de Marivaux avec les comédiens italiens en 1720. Fasciné par leur approche du plateau il leur écrit un texte court car les comédiens italiens parlaient encore peu français. Cette économie de mots, cette sécheresse du langage génère dans ses fulgurances d’autant plus de violence. Pour l’acteur elle est une partition exigeante : chaque réplique devient une arme brève et incisive. Pas de longueurs, pas de déploiement : un concentré de brutalité.

 

Ce spectacle est donc une REcréation car jamais il n’a été question de plaquer intégralement une mise en scène sur une nouvelle équipe. Je fais du spectacle…vivant – et c’est bien dans ce mot de “vivant” que sont enfermés les secrets -infinis- de mon métier. J’ai avancé aussi. Et grandi – arrive un temps où l’on dit vieilli – et je suis maintenant dehors. Je ne dirige plus le travail de l’intérieur. C’est une double distance spatiale et temporelle. Dans cet écart s’est glissée l’existence… parler d’amour (en fait-on un jour le tour ?), évoquer le monde (en faire un jour le tour), mais vu d’aujourd’hui.
Je retrouve dans cette nouvelle version du spectacle des images et des réminiscences de son ancêtre, des citations qui sont autant d’hommages au temps, au public d’alors et aux acteurs qui m’accompagnent encore, ailleurs sur d’autres contrées…

C’est une jolie histoire.

Une histoire de spectacle…vivant.

 

Thomas Jolly. Mars 2014.